Et moi ?

« Je m’ennuie…

— Vraiment ?

— Oui…

— J’ai presque fini, là, tu veux qu’on sorte après ?

— Peut-être…

— D’accord… Réfléchis quelques minutes, le temps que je finisse.

— Tu fais vite ?

— Oui, oui.

— Vraiment, hein ? Je m’ennuie…

— Ça irait encore plus vite si je pouvais me concentrer.

— Oui oui… »

Elle est assise sur le canapé. Elle prend un Télérama qui traîne —il travaille dans l’Éducation nationale. Elle a déjà lu les articles qui l’intéressent. Il n’y a rien de bien au cinéma. De toute façon, elle suit les recommandations inverses, en général. Elle le regarde travailler.

« Alors ? Fini ?

— Julie… Tu vois bien que non…

— Ben je ne sais pas…

— Ça ne fait même pas 5 minutes.

— Ça fait au moins 7 minutes.

— Ah ouais… Tu t’ennuies à ce point là ?

— Je t’ai dit…

— Il me reste dix copies.

— D’accord… Ça ne peut pas attendre ce soir ?

— Je préfère tout faire d’un coup.

— Tu es sûr ?

— Julie, ça suffit. Laisse-moi travailler et ça ira vite.

— Mais je m’ennuie…

— Oui bah j’ai bien compris, oui.

— Te fâche pas…

— On dirait une gamine là… “On est bientôt arrivééééé ?”

— Pffff… N’importe quoi…

— Tu me laisses travailler ?

— Oui…

— Merci bien.

Elle soupire doucement, la joue posée contre sa main. Elle regarde son téléphone. Pas de messages, rien de neuf sur facebook, le néant.

« Si je faisais des bêtises, tu t’occuperais de moi… »

Il soupire à son tour.

« T’abuses ; à t’écouter c’est comme si je t’abandonnais.

— Ben oui hein.

— Julie…

— Moui ?

— J’ai du travail.

— Ben je sais…

— Pas de bêtises.

— Ben non, t’as vu, je suis sage !

— On va dire ça.

— Ça veut dire quoi, ça ?

— Que tu ne me laisses pas travailler.

— Mais si…

— C’est ça, ton plan ?

— Mon plan ?

— M’empêcher de travailler jusqu’à ce que je me fâche ? Pour que je m’occupe de toi ?

— Mais non, enfin ! Pas du tout… Moi je suis sage comme une image… »

Il hausse un sourcil et retourne à son travail sans rien ajouter. Elle se lève et vient passer ses bras autour de lui, tendrement.

« J’aime bien te regarder travailler…

— Ah ? Du charme maintenant ?

— Ça marche ?

— Non.

— Pfff… Tu m’aimes plus ?

— Julie, s’il te plaît… »

Elle lui fait un bisou dans le cou et retourne s’asseoir sur le canapé. Elle boude. Il fait mine de ne rien voir. Au moins pendant ce temps-là, il est tranquille. Une copie de plus sur la pile des corrections. Elle se lève et quitte le salon. Son crayon court sur la copie suivante. Elle revient en petite nuisette et s’appuie doucement sur la table, devant lui, la bouche en cul de poule. Il lève les yeux, rougit un peu.

« Non mais Julie…

— Allez… Tu auras le temps plus tard !

— Il faut vraiment que ce soit fini pour demain…

— Après je ne t’embête plus, promis…

— Je t’ai dit non.

— T’es sérieux là ?

— J’ai l’air de plaisanter ?

— Mais…

— Réfléchis… Si je te punis, je te donne ce que tu veux, alors que si je termine mes corrections…

— T’es vraiment pas drôle.

— Va dans la chambre, prends un livre, je ne sais pas. Je fais vite et j’arrive;

— Alors là, tu rêves… J’ai plus envie de rien, je vais me changer.

— Comme tu veux.

Furieuse, elle repart dans la chambre sans un mot. Du silence, enfin. Les copies défilent une à une, et il n’en reste bientôt qu’une. Il la parcourt rapidement, relève quelques fautes mineures. Enfin terminé. Il range les copies et se lève pour aller voir ce qu’elle a pu imaginer comme bêtise pendant ce temps-là.

Il la trouve endormie sur le lit, portant toujours sa nuisette. Elle est tellement calme quand elle dort… Il pose un baiser sur son front et la laisse.

Elle se réveille vers 19h, vient le voir.

« T’as fini ?

— Ah bah oui, là c’est bon. Un peu tard pour sortir.

— Ah bah de toute façon je ne peux pas.

— Comment ça ?

— Ah bah j’ai plein de boulot pour demain, moi !

— Hein ?

— J’ai des dossiers à terminer, je suis à la bourre. »

Elle éclate de rire.

« J’avais la flemme… »

Il rit beaucoup moins et prend une spatule dans un des pots de la cuisine.

Les fesses brûlantes, le ventre vide, elle regarde l’heure. 23h. Il lui reste encore un dossier à compléter et il lui avait donné jusqu’à cette heure-là. Elle l’entend arriver. Résignée, elle se lève, se penche sur le bureau et relève sa nuisette. La spatule, elle n’aime pas. Mais au moins, il s’occupe d’elle.

2 thoughts on “Et moi ?”

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s