Sage

Elle le regarde et murmure :

« J’ai été très sage cette semaine…

— Oui… C’est vrai.

— J’ai pas fait de bêtises.

— Non-non, c’est vrai.

— Et j’ai pas dit de gros mots.

— Oui, c’est bien.

— Et j’ai pas grignoté.

— En plus !

— Et j’ai fait attention aux dépenses.

— Oui, Julie, tu as été très sage, je sais ça.

— Tu es fier de moi, hein ?

— Oui, très fier, tu le sais bien. J’adore quand tu fais des efforts comme ça. »

Il l’embrasse tendrement, sa main posée sur sa nuque. Il la remonte et lui caresse doucement les cheveux.

« Il y a une raison pour laquelle tu me dis tout ça ? »

Elle détourne les yeux. Ses joues sont rouges.

« Non-non, je voulais juste des compliments et des bisous…

— Julie…

— Oui, mon cœur ?

— Tu ne sais pas mentir.

— Ah oui ? Pourquoi tu dis ça, mon chéri ?

— Parce-que je vois bien, là… »

Elle garde les yeux au sol.

« Regarde-moi dans les yeux et dis-moi que tu ne me caches rien ? »

Elle lève la tête et le regarde en se mordillant la lèvre.

« J’ai été sage…

— Promis ? »

Elle continue de le regarder, sans rien dire. Il scrute ses yeux gris-bleus.

« Julie ? Promis ?

— J’ai été sage…

— C’est pas ce que je te demande, là.

— Je sais…

— Qu’est-ce que tu as fait ? »

Silence à nouveau.

« Je finirai bien par savoir, et ce sera pire, donc dis-moi tout de suite…

— Mais ça compte, que j’aie été sage toute la semaine, hein ?

— Julie !

— Oui, oui, bon…

— Je t’écoute ?

— J’ai peut-être un peu oublié de faire ma déclaration de revenu…

— Un peu oublié ?

— Et…

— Ah ce n’est pas tout ?

— Non…

— Vas-y ?

— Je n’ai toujours pas pris de rendez-vous chez le podologue comme tu m’avais dit…

— Mais c’est pas possible… Ça fait trois semaines !

— Pardon…

— Rien d’autre, j’espère ?

— Ben…

— Tu te fiches de moi ?

— Non…

— Quoi, alors ?

— J’ai pas rappelé Sylvie pour le 29, là…

— On ne peut pas te faire confiance, vraiment…

— Non, dis pas ça…

— Ah bah je constate ?

— Je fais des efforts…

— Oui, sur certaines choses…

— Je le ferai demain, je te promets.

— C’est toujours demain avec toi.

— Je le ferai… »

Il soupire. Elle détourne le regard, fais une petite moue.

« Et puis euh…

— C’est une blague ? Il y a autre chose encore ?

— Moui…

— Je rêve…

— J’ai eu ma mère au téléphone…

— Ah non !

— Ben…

— Ah non, non, non…

— C’est juste pour une semaine…

— Une semaine ?!

— Je sais mais bon…

— Attends, tu te souviens de la dernière fois ? Le weekend, là ?

— Oui, je sais…

— Pffffff….

— Sois pas fâché…

— Donc, je récapitule : tu n’as toujours pas fait ta déclaration, tu n’as pas pris ton rendez-vous, tu n’as pas rappelé Sylvie, et en plus tes parents vont venir passer la semaine, c’est bien ça ?

— C’est ça… Mais…

— Mais ?

— Ben sinon j’ai été sage, hein ! »

Il pointe la table du doigt. Elle n’en rajoute pas et va s’y pencher. Elle entend le déclic de sa ceinture, le cuir qui frotte le tissus, la boucle qui tinte. Les premiers coups font déjà mal, même à travers le jean, des tisons qui viennent lui brûler les fesses. Elle ferme les yeux et serre les dents. Une dizaine de coups, son pantalon descend à ses chevilles, sa jolie culotte noire —elle est neuve— l’y rejoint.

Elle sent le cuir froid qui lui caresse les cuisses, les fesses. Les coups reprennent. Elle serre la nappe dans ses poings pour ne pas crier. Ce n’est pas suffisant. Elle a du mal à tenir en place, à ne pas mettre ses mains pour se protéger. Elle sait que ça ne ferait que l’énerver plus. Une pause. Elle se rend compte qu’elle retenait sa respiration et laisse échapper un long soupir. Sa respiration est haletante. Elle n’ose pas lui demander si c’est fini. Le coin, elle ne va pas y couper, elle le sait déjà. Elle a mal. Elle a honte. Elle sent qu’elle aura des bleus.

La boucle tinte et les coups s’abattent de nouveau. Ses fesses ne sont que douleur. Il frappe ses cuisses. Une fois. Deux fois. Elle n’en peut plus. Trois fois. Il s’arrête.

« Il faut que je te dise que je suis déçu ?

— Non, je le sais…

— Et ça te plaît ?

— Non… Tu sais bien que non…

— J’étais fier de toi…

— Je sais… Pardon…

— Ce n’est pas des excuses que je veux…

— Tu veux des bisous ?…

— Tu crois que c’est le moment ?

— Je suis vraiment désolé… Je te demande pardon… »

Elle se retourne vers lui et tente de l’embrasser. Il détourne la tête. Ça lui fait encore plus mal que les coups de ceinture.

« Ne me fais pas ça… »

Elle lui caresse la joue. Il tourne la tête vers elle. Il regarde ses grands yeux remplis de larmes. La ceinture tombe au sol et il l’embrasse tendrement, la serre dans ses bras.

« Merci…

— Quand même… T’abuses…

— Mes parents ?

— Surtout, oui…

— Je sais mais…

— Mais ?

— Je serai super sage ! »

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