Humeurs

Il est de mauvaise humeur. Elle le sait, il lui a dit. À la limite, ça lui va comme ça, elle préfère. Pas qu’il soit de mauvaise humeur, mais qu’il le lui ait dit tout de suite, en rentrant.  Le pire, c’est de ne pas savoir, de dire quelque chose, de faire une petite blague et bim ! La grosse engueu… réprimande. Là, elle sait qu’il vaut mieux qu’elle le laisse tranquille, lui donner de l’espace.

« Je te le dis tout de suite, c’était pas une bonne journée », c’est ce qu’il a dit en passant la porte.

« Et bonsoir, quand même ? »

Il lui a jeté un regard noir. Elle n’a pas insisté. N’empêche, il est bien gentil à insister pour qu’elle soit polie, mais lui quand il est en rogne… C’est bien les hommes, ça… Elle sait bien qu’une fois calmé, il viendra lui faire un bisou, voire deux, voire plus si elle le laisse faire. Mais ce soir, non, elle va lui dire. Elle n’a rien fait, elle. Elle a même été super sage, cette semaine. Elle l’est de plus en plus. Petit à petit, ça lui vient. Elle a moins à y penser. Elle range, elle ne dit plus de gros mots, elle paye les factures à temps, elle a même pris de l’avance dans son travail. Mais lui en ce moment… Il grogne.

Bon, pas contre elle, c’est bien, mais il ne lui dit plus qu’il est fier d’elle ; il ne la félicite pas. Elle sait qu’elle le fait aussi pour elle, et qu’au fond, même s’il ne le dit pas, il est fier de ses progrès, mais elle est un peu perdue, parfois. L’autre soir, il n’a même pas voulu dîner ; il est resté dans son bureau comme un ours dans sa caverne, c’est pas triste, ça ? Non, c’est sûr, ce soir, il lui dit. Elle regarde l’heure. Il a eu le temps de se calmer. Elle tape à la porte entrouverte de son bureau.

« T’es là ?

— Oui, qu’est ce qu’il y a ?

— Bah rien, je me sens un peu seule.

— J’ai du boulot.

— Oui oui, je ne vais pas te déranger longtemps… »

Elle pose la tête contre la porte. Il soupire.

« Je suis désolé, Julie. C’est pas terrible en ce moment.

— C’est pas grave…

— Ce n’est pas toi, tu sais.

— Ah bah oui, je sais.

— Tu fais tout bien en ce moment.

— Ah… Tu as vu ?

— Oui, bien sûr.

— Tu ne me le dis plus.

— Quoi ?

— Que tu es fier de moi.

— Je suis toujours fier de toi…

— Dis donc, toi ? Les mensonges ?

— Presque toujours ?

— Moui…

— C’est la fin de l’année, tu sais bien que c’est toujours un peu tendu.

— Oui, oui…

— C’est bientôt fini.

— Oui, je sais…

— …

— Bon, bah je te laisse travailler, hein…

— Tu ne m’embrasse pas ?

— Bah là, non…

— Ah. D’accord, ça fait plaisir…

— Ben comme ça tu auras peut-être envie de venir me voir, quoi…

— Julie…

— C’est pas grave, je te dis. »

Elle repart. Elle est encore plus triste, au final. Elle l’entend qui tapote sur son ordinateur. Bon, comme il veut. Elle prend le livre qu’elle essaye de terminer depuis un mois. Il lui reste une cinquantaine de pages mais elle ne trouve jamais le temps. Ou l’envie. Ou les deux. Elle pense à lui. Elle se tâte à faire une grosse bêtise. Au moins là… Pfff, non, c’est vraiment une attitude de gamine, ça. Elle n’est pas désespérée non plus. C’est lui qui va venir en s’excusant de l’avoir négligée, oh. Ce coup-ci, le gamin, c’est lui. Et en même temps, elle a envie d’une fessée. Le problème, quand elle est sage, c’est qu’elle est en manque, après. Elle relit la même page une cinquième fois. Elle voit les mots mais elle pense à autre chose. Elle entend la porte du bureau. Elle se redresse et prend un air concentré, tout à sa lecture. Il s’assoit à côté d’elle.

« Julie ?

— Mmmmh ?

— Je peux te déranger deux minutes ?

— Je lis, là.

— Ne me fais pas ça… C’est déjà compliqué…

— Et pour moi, c’est pas compliqué ? C’est agréable de marcher sur des oeufs en permanence, tu crois ?… »

Elle a l’air plus triste qu’en colère. Il ne dit rien, penaud. Elle lui caresse la joue, doucement.

« Je sais que tu es stressé, mais là c’est moi qui prends. C’est pas juste.

— Je sais, Julie, je sais bien.

— Et ?

— Je suis désolé.

— D’accord. Merci…

— Et…

— Oui ?

— Je me suis dit que de prendre un peu l’air, ça nous ferait du bien.

— Il est pas un peu tard, là ?

— Je veux dire le weekend prochain.

— Le weekend prochain ?

— Rome, ça te dit ?…

— Euh…

— Dis oui, j’ai pris les billets…

— À une condition…

— Oui ?

— Sage ou pas, tu me promets que tu m’en mettra une, là-bas…»

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